Sur les plateaux du Haut-Doubs ou du Haut-Jura, on peut longer pendant des années un pré humide strié de fossés rectilignes sans soupçonner qu’il repose parfois sur plusieurs mètres de tourbe, accumulée depuis la fin de la dernière glaciation. Ces fossés ont été creusés pour assécher. Depuis plusieurs années, des engins reviennent sur certaines de ces parcelles pour faire exactement l’inverse : boucher les drains, faire remonter l’eau, laisser la tourbière se regorger. Ce retournement dit beaucoup de la manière dont on regarde désormais les milieux humides.
Une tourbière, c’est d’abord de l’eau qui ne s’en va pas
Une tourbière naît là où le sol reste gorgé d’eau toute l’année. Privés d’oxygène, bactéries et champignons travaillent au ralenti ; les plantes mortes s’accumulent sans se décomposer complètement et forment la tourbe, qui s’épaissit de l’ordre d’un millimètre par an. Le massif jurassien réunit des conditions favorables : des précipitations abondantes, des hivers longs et de nombreuses cuvettes laissées par les glaciers, où l’eau s’est accumulée.
Toutes les tourbières ne se ressemblent pas. Les bas-marais sont alimentés par la nappe ou par des sources ; les hauts-marais, ou tourbières bombées, ont vu leur dôme de mousses s’élever au-dessus de la nappe et ne reçoivent plus que l’eau de pluie. Ces derniers, très acides et pauvres en éléments nutritifs, abritent les plantes les plus singulières, et ce sont aussi les plus lents à se reconstituer une fois abîmés.
Les sphaignes tiennent le premier rôle. Ces mousses stockent dans leurs cellules une grande quantité d’eau et acidifient leur milieu, ce qui écarte la plupart des plantes concurrentes. Autour d’elles vit une flore qu’on rencontre peu ailleurs : les droséras, minuscules plantes carnivores qui piègent les insectes sur leurs feuilles collantes, les linaigrettes et leurs houppes blanches, la canneberge qui rampe à la surface des coussins de mousse.
Des décennies de drainage, pour des raisons qui tenaient debout
Pour les générations qui ont vécu de ces plateaux, une tourbière a longtemps été une terre perdue. On y a donc creusé des fossés pour gagner de la pâture, planté des épicéas sur les parties asséchées et, dans certains secteurs, extrait la tourbe pour la brûler. Ces travaux répondaient à des besoins concrets : nourrir les bêtes, produire du bois, se chauffer.
Leurs effets à long terme se voient moins. Une fois l’eau partie, l’oxygène pénètre dans la tourbe, qui se met à se décomposer : le sol se tasse et libère dans l’atmosphère, sous forme de dioxyde de carbone, un carbone stocké depuis des millénaires. La tourbière perd aussi son rôle d’éponge. Gorgée d’eau, elle absorbe les pluies et les restitue lentement aux ruisseaux ; drainée, elle les laisse filer en quelques jours.
Pourquoi le mouvement s’inverse maintenant
Trois arguments ont fait basculer le regard. Le premier est climatique. À l’échelle de la planète, les tourbières ne couvrent qu’une faible part des terres émergées, mais elles stockent une part considérable du carbone des sols. Une tourbière drainée passe du statut de réservoir à celui de source d’émissions ; la remettre en eau freine cette perte.
Le deuxième touche à l’eau, et il est très concret dans le Jura. Le sous-sol calcaire du massif est karstique : fissuré, creusé de galeries, il laisse l’eau s’infiltrer vite et la retient mal en surface. Les sécheresses de ces dernières années, qui ont laissé certains tronçons du Doubs presque à sec en plein été, ont rappelé ce que vaut chaque zone humide capable de stocker l’eau au printemps pour la relâcher lentement pendant l’été.
Le troisième, plus ancien, tient à la biodiversité. Ces milieux froids et acides abritent des espèces boréales héritées des périodes glaciaires, qui ne subsistent si loin au sud que grâce à eux. Plusieurs bénéficient d’une protection légale, et leur sort dépend directement du niveau de la nappe.
Comment on remet de l’eau dans une tourbière
Sur le terrain, la méthode est simple à décrire. On comble les fossés avec de la tourbe ou on y installe de petits barrages en bois pour relever le niveau de l’eau, on retire parfois des plantations d’épicéas qui assèchent le sol, puis on mesure : des piézomètres suivent la hauteur de la nappe, des relevés montrent si les sphaignes reprennent. Ces chantiers sont généralement portés par des gestionnaires d’espaces naturels, avec des financements publics, souvent européens.
Le calendrier est celui du vivant. Le niveau d’eau peut remonter dès les premières saisons ; le retour d’une tourbière qui fabrique de nouveau de la tourbe, lui, se compte en décennies. C’est aussi pour cette raison que les gestionnaires préfèrent préserver les tourbières encore intactes plutôt que de compter sur la restauration des autres.
Ce que ce retour de l’eau change pour les promeneurs
Une tourbière se visite, mais à ses conditions. Un tapis de sphaignes garde longtemps la trace d’un pas, et un piétinement répété ouvre des sentes par où l’eau s’échappe. Plusieurs sites du Haut-Doubs et du Haut-Jura sont équipés de sentiers sur platelage, avec des panneaux qui expliquent ce que l’on voit : c’est la seule façon d’approcher les droséras sans les écraser. Beaucoup de ces tourbières sont protégées, la cueillette y est souvent interdite et les chiens doivent rester en laisse.
Ces sentiers, souvent courts, se combinent facilement avec la visite d’un village, d’un lac ou d’une fruitière. Pour composer ce type de journée, on trouve des idées d’escapades en Franche-Comté dans un magazine régional qui organise ses propositions par département, du Doubs au Territoire de Belfort.
Pour une première visite, visez la fin du printemps ou le début de l’été, quand les linaigrettes sont en houppes et que les droséras déploient leurs feuilles. Prévoyez des chaussures étanches même sur platelage, et restez sur les planches, y compris quand elles sont mouillées et qu’un coin de mousse sèche semble plus confortable : c’est précisément ce pas de côté que la tourbière met des années à effacer.
